Mais
pourquoi la justice française ne veut-elle pas en savoir plus sur
l'assassinat des sept moines trappistes en Algérie ? Deux mois après leur
mort, aucun juge d'instruction n'est saisi de cette dramatique affaire :
officiellement, personne n'est poursuivi, personne n'est recherché.
Pourtant, les services secrets français, le Quai d'Orsay, le ministère de
l'Intérieur, les autorités algériennes et même la presse ont recueilli de
très nombreuses informations. Très récemment encore, de façon
confidentielle, un service de renseignement européen a transmis à la
France de nouveaux éléments sur les ravisseurs.
En
particulier, une lettre signée de la main des sept moines durant leur
détention aurait été saisie. Le GIA l'avait déjà diffusée à l'agence
Reuter à la fin de juin. Cette prise établirait les liens qui existent
entre les preneurs d'otages en Algérie et leurs correspondants en Europe,
et même en France. Or, malgré tous ces soupçons, la justice refuse
obstinément d'ouvrir une information, alors que la loi permet de
poursuivre des actes terroristes commis à l'étranger contre des
ressortissants français. Une telle instruction permettrait d'en savoir
plus sur les conditions dé l'enlèvement, les négociations - s'il y en a eu
- et les circonstances de leur mort.
Mot de passe : « Christian »
« S'il
m'arrivait un jour - et ça pourrait être aujourd'hui - d'être victime du
terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers
vivant en Algérie, j'aimerais que ma communauté, mon Eglise, ma famille se
souviennent que ma vie était donnée à Dieu et à ce pays. » Ce
testament tragiquement prémonitoire, le père
Christian de Chergé, prieur de la communauté trappiste de Tibhirine, l'a
écrit fin 1993 à la suite de deux événements annonciateurs du drame.
Le 14
décembre, 12 ouvriers croates sont égorgés à 3 kilomètres du monastère.
Les tueurs du GIA avaient séparé musulmans et chrétiens, pour ne tuer que
ces derniers. Trois autres seront miraculeusement sauvés par un Croate
musulman.
Deuxième alerte, quelques jours plus tard, dans la nuit de Noël: un
commando du GIA se présente, menaçant, à la porte du monastère. Le père
Christian, qui parle arabe, obtient qu'ils déposent leurs armes. Sayeh
Atyah, le chef des islamistes, exige deux choses : que le frère Luc,
médecin installé à Tibhirine depuis cinquante ans, aille immédiatement
dans la montagne soigner des militants blessés et que les moines versent
de l'argent au GIA en signe de soutien. Refus catégorique du père
Christian. Le frère Luc se dit cependant prêt à soigner quiconque se
présentera au monastère, sans poser de questions, comme l'y autorise le
serment d'Hippocrate. « Vous perturbez la fête du prince de la paix, la
fête de Noël », ajoute le père Christian. L'islamiste, impressionné, se
retire, en précisant qu'il enverra ses blessés munis du mot de passe «
Christian ».
Les
moines doivent-ils faire leurs valises ? Ils se donnent un jour de prière
et de réflexion avant de répondre. Le lendemain, lors d'un vote secret,
ils décident à l'unanimité de rester. Malgré les assassinats de plus en
plus répétés de religieux en Algérie durant les années 1994 et 1995 (deux
missionnaires à Alger, quatre pères blancs, trois soeurs à Tizi Ouzou...).
A chaque alerte, un nouveau vote secret confirme leur décision. Le 30
décembre 1994, ils refoulent même l'armée algérienne. Elle souhaitait
prendre position dans leur monastère, qui offre une vue stratégique sur la
région.
«
Quelques mois plus tard, je suis allé les voir à Tibhirine, se souvient
Armand Veilleux, alors procureur général de la congrégation des
cisterciens trappistes. Ils ne voulaient pas partir, sans jouer les
martyrs pour autant. Ils se sentaient solidaires de la population et des
dizaines de milliers d'Algériens tués dans la guerre civile. Mais ils
craignaient de plus en plus la montée de petits chefs locaux moins
religieux et plus agressifs. »
L'enlèvement
Dans la
nuit du 26 au 27 mars, une troupe d'une vingtaine d'islamistes se présente
à la porte du monastère, à 1 h 30 du matin. Ils réclament frère Luc. Comme
le gardien musulman refuse de leur ouvrir si tard, ils cassent les
carreaux et défoncent la porte. Ils se précipitent alors directement vers
le bâtiment où dorment les moines. Après des tractations avec le père
Christian, ils réveillent les six autres moines - dont l'un, frère Paul,
était arrivé de France la veille et n'avait pas encore eu le temps de
défaire ses valises. Les islamistes les embarquent. Ils volent une machine
à écrire et un appareil photo. Heureusement, ils ne fouillent pas le reste
du monastère : deux autres pères et trois soeurs retraitantes dormaient
dans un bâtiment tout proche. Apparemment, le commando avait pour seule
mission de ramener les sept moines. Chacun d'eux part donc, encadré par
deux ravisseurs du GIA.
Devant
le monastère, deux taxis, « réquisitionnés » en ville, les attendent. Ils
les conduiront jusqu'à un chemin de montagne, où ils seront portés à dos
de mulet. L'alerte est donnée très vite : une cellule de crise est
constituée autour du wally (préfet) de Médéa. La zone est bouclée, avec
ordre de retrouver les hommes vivants.
Comme
les moines n'ont pas été abattus sur-le-champ, les autorités françaises
croient à la possibilité d'une libération rapide. L'armée algérienne,
elle, est aux trousses des ravisseurs, qui ont réclamé dans un village
proche un médecin anesthésiste. Est-ce pour l'un des leurs, blessé ? Ou
pour frère Luc, 82 ans, qui souffre d'un emphysème pulmonaire ? Ou encore
pour frère Célestin, qui a déjà eu six pontages cardiaques ? En tout cas,
l'armée recueille trois renseignements fournis par deux repentis et un
villageois. Elle aurait même raté le groupe d'extrême justesse dans cette
région aride truffée de grottes et de montagnes. L'avis des spécialistes
est que les moines ont été conduits jusqu'à l'« émir » Zitouni.
Les négociations
La
France décide alors de réagir. Les services de renseignement tentent à
leur tour de retrouver la trace des moines. Philippe Rondot, grand
spécialiste du monde proche-oriental à la DST, à qui l'on doit déjà
l'exfiltration de Carlos du Soudan, se rend à Alger. Il rencontre Smaïn
Lamari, le chef de la Sécurité militaire. Celui-ci lui fait part de
l'absence de tout résultat. Rondot se rend alors à l'ambassade de France,
sur les hauteurs d'Alger, où il rencontre le chef d'antenne de la DGSE,
les services secrets français. Ce lieutenant-colonel assure que deux des
moines - les plus âgés - ont été relâchés sur la route de Bône. La DGSE a
d'ailleurs transmis une note ultra confidentielle à ce sujet à Jacques
Chirac, en plein sommet anti-terroriste à Charm el-Cheikh, en Egypte.
Stupéfait, Rondot retourne voir le général Lamari, qui dément. Dès le
début, donc, se détachent deux visions du dossier : l'une avec la DST et
les Algériens ; l'autre avec la DGSE et le Quai d'Orsay, qui feront
cavalier seul.
Le 18
avril, Djamel Zitouni revendique l'enlèvement des moines dans le
communiqué n° 43 du GIA. Il assure au président Chirac qu'ils sont
toujours sains et saufs. Mais il réclame la libération d'Abdelhak Layada,
détenu en Algérie pour une série d'attentats à la bombe, et termine par
cette phrase terrible : « Si vous libérez, nous libérerons ; si vous
refusez, nous égorgerons. »
Tout
s'accélère le 30 avril. Un certain Abdullah se présente à l'ambassade de
France à Alger, porteur d'une cassette audio sur laquelle on entend la
voix des moines et d'un texte signé de leurs mains. Le messager est mis en
contact avec le représentant de la DGSE. L'entretien va durer une heure et
demie. Un système de contacts téléphoniques est mis au point, de telle
sorte que le GIA puisse rappeler.
Avant d'être raccompagné dans le centre d'Alger avec la voiture blindée de
l'ambassade, cet étrange messager recevra un récépissé - publié par
Libération - à en-tête de l'ambassade de France. « Aujourd'hui, le 30
avril 1996, à midi, nous avons reçu votre messager, Abdullah, qui nous a
remis votre lettre accompagnée d'une cassette. Nous souhaitons maintenir
le contact avec vous. »
Les
supérieurs des sept moines sont tenus dans la plus totale ignorance, sauf
Mgr Teissier, archevêque d'Alger, à qui l'on a fait entendre
l'enregistrement, dans le plus grand secret, pour identifier les voix. En
les écoutant, il a le sentiment que le climat avec les ravisseurs ne
semble pas trop tendu : les moines se repassent le micro ; on entend en
fond sonore des islamistes qui parlent.
Pendant
ce temps-là, les téléphones de la DGSE à Alger restent désespérément
muets. Du coup, la rumeur enfle : des contacts parallèles auraient été
noués grâce aux bons offices de Jean-Charles Marchiani, l'actuel préfet du
Var, qui s'était déjà illustré dans la libération des otages du Liban. Le
9 mai, un communiqué du Quai d'Orsay tombe pour démentir toute «
tractation » entre la France et le GIA, et, au passage, assure que
Marchiani n'a jamais joué les intermédiaires dans ce dossier. Un coup de
griffe de la DGSE contre ce préfet remuant qui venait de contribuer à la
libération des deux pilotes français détenus en Bosnie, alors que la DGSE
avait annoncé leur mort le 30 septembre précédent...
Le
Vatican, de son côté, tenu à l'écart par la France, s'inquiète. La
communauté Sant’Egidio, lieu de rencontre entre chrétiens et musulmans,
active ses réseaux. Lors de son voyage surprise en Tunisie, le 14 avril,
le pape Jean-Paul II a lancé des messages et noué des contacts à propos
des moines. A la mi-mai, alors que le GIA ne donne toujours pas signe de
vie, le gouvernement français change de tactique et lance un discret appel
au Vatican pour tenter de renouer des contacts. Le secrétariat d'Etat du
Vatican part à la recherche d'un émissaire parlant arabe. Un religieux est
désigné. Il interroge tous les ecclésiastiques encore en Algérie - dont
certains, d'ailleurs, sont toujours là-bas aujourd'hui. Mais à aucun
moment un contact sérieux n'a pu être établi. « J'y serais allé si j'avais
eu une adresse, raconte le père Veilleux des cisterciens trappistes avec
un sourire de regret. Je pensais alors que seul un miracle pouvait les
sauver. Le GIA avait atteint ses objectifs : narguer le gouvernement
algérien, envenimer ses relations avec la France et faire parler de lui.
Il n'avait plus besoin des moines.
Julia de Casanova alias Albertini
C'est
ici que s'est glissé un épisode tragi-comique qui a encore davantage
brouillé les cartes. Le prieur de l'abbaye d'Aiguebelle, le père Gérard,
fait une fulgurante apparition dans les médias peu après l'annonce de la
mort des moines il assure qu'un diacre, installé en Algérie, les aurait
rencontrés dans leur cache et leur aurait fait passer des hosties
consacrées. Sa hiérarchie et le gouvernement français s'inquiètent de ses
déclarations troublantes, et ses supérieurs le condamnent au silence. Une
enquête policière, discrètement diligentée, révèle une supercherie encore
plus rocambolesque. Deux jours avant l'annonce de la mort des moines, une
certaine Julia de Casanova a téléphoné au père Gérard pour lui annoncer
que son époux, « chargé de mission humanitaire », avait effectué une
mission secrète en Algérie. Le brave père Gérard s'est empressé de
répandre la nouvelle. Or Julia de Casanova, alias Julia Albertini, est une
mythomane notoire : elle a été condamnée à plusieurs reprises pour des
faits allant de la grivèlerie à taxi à l'escroquerie, en passant par les
chèques sans provision. Elle s'est aussi fait passer pour une attachée de
presse de l'Elysée lors d'un voyage présidentiel. Elle accueille enfin
Roger Hanin, venu présenter son film Train d'enfer à Alès. A-t-elle agi
par mythomanie ou a-t-elle été manipulée ? Julia Albertini reste
introuvable.
Le 21 mai, le communiqué n° 44 du GIA annonce : « Nous avons tranché la
gorge des sept moines, conformément à nos promesses. Que Dieu soit loué,
ceci s'est passé ce matin. » Mais le gouvernement algérien se refuse à
confirmer l'information. Ce n'est que neuf jours lus tard qu'il annoncera
la découverte des corps.
La mort des moines
La
réalité est encore plus macabre. En fait, ce ne sont pas les corps, mais
les têtes des moines qui ont été retrouvées, près de Médéa, derrière un
garage. Visiblement, ils avaient été enterrés puis déterrés. Les têtes ont
alors été transportées à l'hôpital militaire Aïn Hadjia, à Alger.
L'ambassadeur de France, le médecin de l'ambassade et le père Veilleux
auront le pénible devoir de faire rouvrir les cercueils pour
identification. Les têtes reposent sur un fond de satin blanc et sont
chacune accompagnées d'une rose. Aucun doute sur identité des moines.
Après
les obsèques à la cathédrale d'Alger, ils seront enterrés, conformément à
leur désir, au monastère de Tibhirine. Ce massacre suscitera une très
forte émotion en France. Il causera sans doute aussi la mort politique de
Zitouni, dont le radicalisme sauvage est condamné par certains de ses
compagnons armes. A tel point que le bulletin du GIA basé à Londres, El
Ansar, qui devait publier des révélations sur les négociations avec la
France, cessera de paraître.
Aujourd'hui, plus que jamais isolé, Zitouni paraît condamné à mort à moyen
terme. Avec les documents expédiés à l'agence Reuter, il lance à la France
un ultime défi qui risque bien de se retourner contre lui. C'est
précisément en suivant la trajectoire de ces documents en Europe que la
police pourrait neutraliser ses réseaux. Encore faudrait-il que la justice
française déclenche une enquête...