Journal  Le Devoir

 

Le monastère du troisième millénaire

Un projet hyperécolo pour la nouvelle abbaye cistercienne de Saint Jean-de Matha

STÉPHANE BAILLARGEON

Un des concours d'architecture les plus attrayants et les plus exigeants de l'histoire récente du Québec vient d'être remporté par la firme de Pierre Thibeault. Le bureau établi dans la capitale aura l'insigne honneur de concevoir la nouvelle abbaye cistercienne à Saint Jean-de-Matha.

 La dernière construction d'un monastère dansl'ancienne priest ridden province remonte à un bon demi-siècle. Le nouveau projet, qui comprendune église, une enceinte monastique, l'hôtellerie et la porterie, permettra aux trappistes de quitter Notre-Dame-du-Lac,à Oka. Le grand ensemble conventuel, érigé pendant la Première Guerre mondiale, ne convient plus aux besoins de la communauté, passée de 175 membres à une trentaine, dont la moitié sont âgés de plus de 70 ans. Les moines
veulent aussi s'expatrier dans une
région à l'abri des
 pressions urbaines et touristiques.

La maquette lauréate se démarque par la simplicité de ses formes et son grand respect de l'environnement. Une proposition hyperécolo, à vrai dire, qui favorise «l'intrication des séquences naturelles et bâties». La forêt environnante ne sera à peu près pas aménagée et certaines parties du monastère s'ouvriront carrément sur la nature. La pierre naturelle dominera au rez-de-chaussée, où logeront les espaces communautaires, tandis que le bois servira dans la chapelle et les cellules individuelles, à l'étage. Le toit terrasse doit d'ailleurs être «végétalisé».

On reconnaît des traits de la mécanique expressive de Pierre Thibeault, un créateur qui favorise l'insertion harmonieuse des bâtiments dans leur environnement, lui-même transformé au gré des saisons québécoises. On doit à sa firme plusieurs projets culturels, dont le Centre d'exposition de Baie-Saint-Paul, l'espace chorégraphique de la Fondation Jean-Pierre Perreault, à Montréal, le Centre de conservation du Québec et le Parc de la Rivière-Mitis.

«Nous avons été séduits par l'aspect humble de la proposition» dit frère Lucien, cellérier de l'abbaye d'Oka, un des trois cisterciens membres du jury du concours ar­chitectural. «Sur les images et les plans, le nouveau monastère sort du paysage comme s'il avait toujours été là. C'était très important pour nous de respecter ce lieu d'une beauté exceptionnelle.»

Le domaine situé près de la rivière L'Assomption, dans la région de Lanaudière, a été acheté à la famille Gadoury, fondatrice de la Station touristique de la Montagne-Coupée, dans les années 70. «Les moines voulaient un monastère dans la nature, et nous allons essayer de respecter cette volonté au maximum», enchaîne Vladim Siegel, chargé du projet chez Pierre Thibeault architecte. Il décrit les cisterciens comme des gens «extrêmement ouverts, informés, cultivés», qui lisent les journaux et utilisent Internet. Il peut d'autant plus en parler qu'à l'instar de tous les finalistes du concours, il a dormi à l'abbaye d'Oka, histoire de se familiariser avec la vie monastique et ses sept offices quotidiens, vie à laquelle il fallait offrir un cadre.

«Dans notre milieu, on pousse rarement le zèle professionnel jusqu'à coucher chez le client pour mieux comprendre ses besoins», commente alors en rigolant Philippe Drolet, fondateur de PHD architecte, mandaté par les moines pour organiser le concours. Lui aussi s'est isolé à la trappe d'Oka pendant quelques jours, dans son cas afin de peaufiner le programme qui définit l'abbaye comme un lieu de contemplation simple et dépouillé, selon la longue tradition cistercienne, mais aussi comme un lieu de pérennité, construit dans l'optique du développement durable. «Les moines préconisent le rendement des bâtiments dans une optique globale», dit le document de PHD énumérant les critères de démarcation: «consommation d'énergie, incidence environnementale, santé, confort et productivité des occupants, rendement fonctionnel, durabilité, adaptabilité, exploitation». Le programme prévoit même la récupération du mobilier d'Oka..

Le concours a finalement attiré une soixantaine d'esquisses préliminaires anonymes déposées par des équipes québécoises. L'Atelier TAG et l'étude de Louis Brillant architecte, l'Atelier BRAQ et Nature Humaine ont également atteint l'étape décisive. Deux mentions ont été attribuées, une au consortium formé par Anne Bordeleau architecte et MEDIUM, l'autre à Croft Pelletier, architectes.

La superficie brute de l'abbaye proposée par Pierre Thibeault dépassera les 4000 mètres carrés. Le budget prévisionnel totalise les neuf millions de dollars. Idéale­ment, la construction comme telle s'échelonnera d'avril 2005 à mai 2007.
Pour réaliser ce rêve, les cisterciens doivent vendre leur domaine d'Oka. Le site situé tout près de Montréal compte une dizaine de bâtiments et environ 400 hectares de terres. Des promoteurs ont visité les lieux et des offres fermes pourraient suivre les études de potentiel d'exploitation en cours. Le frère Lucien refuse de commenter l'hypothèse voulant que le tout vaille bien au moins neuf millions, l'équivalent de la somme bientôt dépensée, si Dieu le veut...

«Ce que je peux dire, cependant, c'est que nous ne commencerons pas la construction de la nouvelle abbaye avant d'avoir vendu le vieux monastère, commente-t-il. Nous déménagerons au plus tôt au printemps 2007. À Oka, le bruit nous dérange, particulièrement celui de la route 344. Nous avons donc bien hâte de nous retrouver dans le silence et la solitude de Saint Jean-de­Matha... »

Le journal « Le Devoir », Montréal, le 3 octobre 2004