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Chronique

ATTITUDE FACE AU VIEILLISSEMENT
 

Lettre  de Dom Bernardo, Supérieur Général, aux supérieur(e)s de la région canadienne :


Chers Frères et Soeurs,
    Un simple coup d'oeil sur les monastères de votre Région permet de voir une situation de vieillissement qui affecte presque toutes les communautés. On peut en dire autant des monastères d'Irlande et de Hollande. Récemment, à l'occasion de la Conférence régionale de la Région des Îles, j'ai exposé aux Supérieurs et Supérieures mes idées sur le vieillissement. Avec des modifications et des ajouts, je vous partage maintenant ce que je leur avais présenté à cette occasion.

Il s'agit manifestement d'une réalité qui, tôt ou tard, nous affecte tous; le temps passe pour tout être humain et tout être humain passe avec le temps. Mais il est vrai que le phénomène du vieillissement est plus palpable dans le premier-monde en raison, surtout, de la plus grande qualité de vie. Les statistiques mondiales nous disent que, dans les pays développés, l'espérance de vie est de 75 ans pour les hommes et de 80 ans pour les femmes. Dans un seul pays, le Japon, l'espérance de vie des hommes atteint 80 ans et celle des femmes 85 ans.

Les statistiques de l'Ordre nous font voir cela de toute évidence. Les statistiques de l'année 1997 nous révèlent que :
- Les Régions ayant les moyennes d'âge les plus élevées sont
- Moines: ISL (67,57); NED (66,89;) CAN (66,83); USA (65,38)... Total : 61,26
- Moniales: CAN (72,48); ISL (67,44); RE (65,60); FSO (64,82); NE (64,71)... Total : 60,10

- Les communautés ayant les moyennes d'âge les plus élevées sont S. Romuald (76,09); Tegelen (74,84); Tilburg (73,47); Chimay (72,79).
- Les Régions ayant les moyennes d'âge les plus basses sont
- Moines: AFR (43,70); ASPAC (54,57); REM (54,68); RE (58,50).
- Moniales: REM (45,84); AFR (46,36); RIM (50,87); USA (56,80).

- Les communautés ayant la moyenne d'âge la plus basse sont Rosario (29,20); Makkiyad (34,26); Sujong (35,58); Huambo (37,72); Koutaba (40,38); Awhum (40,48); Mokoto (41,93).

Le grand nombre de personnes âgées dans l'Occident nord-atlantique a entraîné une série de conséquences sociales qui ne peuvent être sous-estimées. La plus notable est la perte du statut social de la part des anciens et des anciennes : être vieux ou vieille n'est pas une valeur. À cela vient s'ajouter l'inadaptation sociale de tant de personnes âgées, causée par le changement accéléré du mode de vie. Nous ne pouvons pas davantage ignorer comment tant d'anciens sont désorientés en ce qui concerne leurs rôles dans un monde préférant la science technique (comment faire) à la sagesse (quoi faire et pourquoi faire). Enfin, tant de personnes âgées se sentent humiliées et déprimées par les slogans d'une certaine culture :

- Les anciens ne sont plus un modèle dans notre société moderne de consommation.
- Les anciens sont un poids pour l'efficacité et la productivité de la société technoscientifique.
- Les anciens sont inutiles pour le progrès et la croissance économique des peuples.
- Les anciens sont un obstacle à une plus grande qualité de vie pour le groupe productif de la société.

Manifestement, cette « mauvaise nouvelle » n'a rien à voir avec la « bonne nouvelle » évangélique sur l'âge mûr. C'est pourquoi je trouve important que nous envisagions la vieillesse avec une attitude juste. Dans le cas contraire, la créativité nécessaire pour inventer les solutions pratiques que les circonstances peuvent exiger sera absolument impossible. L'expérience de tant de monastères et de tant de moines/moniales de notre Ordre nous apprennent :

Devant les anciens :
- Ne pas dramatiser : la vieillesse est une étape normale et terminale du cycle de cette vie; les anciens nous le rappellent.
- Ne pas en faire un problème : les anciens ne sont pas un problème, ils sont des personnes; l'âge n'est pas davantage un problème ou, s'il l'est, c'est à la quarantaine.
- Manifester de la reconnaissance : pour la présence des anciens et pour les nombreuses années du don de la vie.
- Suivre : les anciens sont « l'avancée » de l'Ordre ouvrant le chemin vers le Royaume (responsabilité des anciens); nous, les jeunes, nous sommes l'arrière-garde. Leurs vies sont un exemple à imiter.
- Se rappeler : les moines anciens sont les chaînons historiques qui unissent l'aujourd'hui de l'Ordre à son passé et ils sont, par le fait même, témoins d'une identité et d'une continuité. Ils sont, en d'autre mots, les témoins de la tradition, c'est-à-dire, de ce qu'il y a de permanent au cœur du changement. Ils sont la mémoire vivante de l'Ordre.
- Garder toujours à l'esprit : les anciens nous rappellent nos racines; ils nous mettent en contact avec la matrice vitale de notre vie, avec l'origine de notre marche à la suite du Seigneur.

Sur « l'ancienneté » :
- Ne pas oublier le sens de la parole « Vieux » : vetulus (latin) signifie vétéran, riche d'expérience (celui qui a de l'expérience en quelque chose et qui peut, pour cela, bien le faire).
- Les jeunes attendent des anciens : une capacité de se distancer des préoccupations angoissantes de la vie, une passion renouvelée pour les idéaux, une disponibilité pour comprendre le sens ultime de la vie; tous nous aimons chercher du repos à l'ombre d'un vieux chêne.
- Dans le cœur de tout homme se trouve la semence de la philosophie et c'est dans la vieillesse qu'elle germe, qu'elle fleurit et porte fruit. L'ancien est celui qui a clarifié le sens de la vie à partir de sa propre expérience.
- L'ancien véritable ne désire plus savoir, mais savourer; il ne se préoccupe pas de faire, mais de laisser faire; il accepte l'absence de pouvoir.
- Le vieillissement peut être vécu comme une pérégrination vers le but ultime : le Père. La courbe descendante du corps qui décline peut se croiser avec la courbe ascendante de l'esprit qui progresse et qui s'élève.
- Incarner ce qui a été sagement dit par de vénérables anciens et an
ciennes :


« Je vieillis et j'apprends chaque jour de nouvelles choses.
 
On a besoin de toute la vie pour apprendre à vivre.

Aujourd'hui est le premier jour de ce qu'il me reste à vivre.

Pour allonger mes jours, je m'efforce de ne pas les raccourcir;
et pour ne pas les abréger, je tâche de ne pas les compter.

Mes journées sont très longues, mais les années s'envolent. Ma barque est dépendante du vent et non des rames.

Je vis à l'ombre de la mort et je déborde de curiosité.

Je tâche d'être ce que je suis : un ancien!

Toute manifestation de jeunesse n'est pas jeunesse!

Je demande à Dieu de mourir jeune et, plus ça tardera, mieux ce
sera...

Je préfère avoir tous les malaises normaux de mon âge, plutôt
que d'être bien et d'être anormal. »


    De plus, nous savons tous que le nombre des années est très relatif. Il y a des jeunes qui sont vieux et des vieux qui sont jeunes. Un ancien dans le tiers-monde peut être un jeune dans le premier-monde : moi même, à 40 ans, j'étais déjà un vieux dans mon propre pays et, sept ans plus tard, je suis devenu un jeune lorsque j'ai été élu Abbé Général et que j'ai commencé à vivre en Europe!

En elle-même, la jeunesse n'est pas une réalité univoque mais analogique. Il est possible de distinguer au moins trois expériences différentes de jeunesse:
- La première : la jeunesse corporelle (jusqu'à 35 ans, la présence de la bedaine en indique la fin).
- La seconde : la jeunesse existentielle (jusqu'à 40 ans, quand on veut en faire la preuve de nouveau).
- La troisième : la jeunesse spirituelle (quand on accepte avec sagesse de voir diminuer ses capacités).

    Ce qui précède nous permet d'affirmer que la jeunesse n'est pas une période de la vie, mais qu'elle est : un état d'esprit, une qualité de l'imagination, une intensité de l'affectivité, un choix de la volonté, une victoire du courage sur la timidité et du goût de l'aventure sur le plaisir du confort.

On est jeune tant qu'existe la capacité de s'émerveiller et de demander comme les enfants : et après? On est jeune dans la mesure de notre foi et on est vieux dans la mesure de nos doutes. On est jeune dans la mesure de notre accueil de l'autre et de la vie, de ce qui est bon, beau, grand et infini.

Le vieillissement n'est pas le fait d'avoir vécu plusieurs années; on vieillit quand les idéaux ont commencé à boiter. Si les années conduisent à se traîner les pieds, le manque d'idéaux conduit l'âme à se traîner. Renoncer à regarder l'avenir avec espérance et optimisme nous change déjà en poussière avant même de mourir.

Si, à partir du niveau anthropologique et existentiel, nous remontons au niveau théologique, nous pouvons affirmer sans doute possible que nous avons été créés à l'image et à la ressemblance d'un Dieu qui :

- Est au-delà de tous les âges et les réalise tous; il est le plus jeune et le plus ancien, car il est amour infini et sagesse infinie. La jeunesse n'est-elle pas l'amour de vivre et l'ancienneté, la sagesse de vivre?
- Dieu est jeune car il est Amour : l'amour ne connaît pas le vieillissement puisqu'il est plus fort que la mort. Les jeunes, en aimant, imitent Dieu et reflètent son image.
- L'ancien, en vieillissant, imite Dieu s'il acquiert la sagesse de la vie que seules les années peuvent donner.

Tout ce qui a été dit jusqu'à maintenant n'a pas d'autre objectif que d'aider à envisager la réalité du vieillissement avec une attitude juste ou appropriée. Ceci, comme je l'affirmais déjà au commencement, rend possible la créativité lorsqu'arrive l'heure de prendre des décisions.

Il me semble, toutefois, qu'il y a encore quelque chose à ajouter dans la ligné d'une pastorale de la vieillesse. Je l'expose sous forme de courts principes opérationnels :

- Attention à la personne concrète : il ne s'agit pas d'un ancien, mais de cet ancien.
- Service, mais surtout affection : aimer, c'est valoriser.
- Activité appropriée : se sentir utile, c'est une manière de se sentir vivant.
- Offrir des moyens de prolonger la vie est peu utile si on enlève les raisons de vivre.
- En plus d'ajouter des années à la vie, il faut ajouter de la vie aux années.

    Nous devons rendre grâce pour le don de la vieillesse, nous disait le Pape Jean Paul II. C'est un don pour l'ancien lui-même, et un don pour la société et pour l'Église. La vie est toujours un don. Plus encore, pour ceux qui marchent fidèlement à la suite du Christ, on peut parler d'un charisme spécial accordé à l'ancien en vue d'utiliser adéquatement ses talents et ses forces physiques, pour son propre bonheur et pour le bien des autres (Catéchèse, 07-09-94).

Voilà! Veuille le Seigneur nous faire la grâce de nous initier dès la jeunesse à l'art difficile de la « géragogie » (l'art de vieillir). Il n'y a pas d'autre moyen si, à l'heure de la vieillesse, on ne veut pas être un poids sur les épaules des autres, par nos exigences démesurées. Dans ce but, commençons dès maintenant à préparer nos cœurs, prions avec les mots de cette sage moniale qui nous a précédés sur le chemin à la suite du Seigneur:

   « Seigneur, tu sais mieux que moi que je vieillis et qu'un jour je serai vieille.

Libère-moi de cette terrible habitude de penser que je doive avoir une parole sur tout et en toute occasion. Libère-moi du désir de régler la vie de tout le monde. Rends-moi méditative, mais non pas mélancolique; rends-moi utile, mais non pas dictatrice. Même si c'est difficile pour moi de ne pas utiliser ma grande provision de sagesse, tu sais, Seigneur, que j'aimerais avoir encore quelques amis quand j'arriverai à la fin. Libère-moi du besoin de raconter des histoires pleines de détails, donne-moi des ailes pour voler au coeur de ce que je veux dire. Scelle mes lèvres pour que je taise mes douleurs et mes peines; elles vont en augmentant et le désir de les raconter aux autres se fait plus insistant avec l'écoulement des années.

  Je n'ose pas demander la grâce nécessaire pour accueillir avec intérêt les histoires pénibles des autres, mais aide-moi à les supporter avec patience. Je n'ose pas davantage demander que tu améliores ma mémoire, mais je te demande, oui, que croisse mon humilité et que diminue mon arrogance quand mes souvenirs se heurtent contre la bonne mémoire des autres. Enseigne-moi la bienheureuse leçon d'accepter que je puisse me tromper quelques fois. Garde-moi suffisamment douce. Je ne veux pas être une sainte - c'est si difficile de vivre avec certaines d'entre elles! - mais je ne veux pas non plus être de ces vieilles aigries qui sont des chefs-d'oeuvre sortis de la main du démon. Donne-moi la capacité de voir du bon, là où on ne l'attend pas, et de trouver des talents dans les personnes qui passent inaperçues aux yeux de tous; et donne-moi, ô Seigneur, la grâce de le leur dire. Enfin, Seigneur, si un jour le pessimisme me ronge et que le cynisme me consume, ce jour-là, Seigneur, regarde ma vieillesse avec miséricorde. Amen. »

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