En fait, ce sont sept de mes
frères qui sont morts martyrs, puisque sept moines cisterciens ont été assassinés en
Algérie le 21 mai dernier*. Sept Jean-Baptiste pour notre temps... Sept Jean-Baptiste dont
les têtes ont été tranchées... non pas offertes sur un plateau, mais laissées dans la
poussière...
Ce sont bien sept de mes frères qui ont ainsi aimé jusqu'au
bout, mais je parlerai de l'un d'eux, de Dom Christian, le seul que je connaissais et que
j'ose considérer comme un ami... Aucun mérite de ma part... Car Dom Christian était un
être d'amitié et la plus belle preuve en sont tous ces Algériens et ces Algériennes
qui le pleurent comme on pleure un frère et un ami...
Mais comment bien vous parler de ce frère martyr?... Lui-même
avait beaucoup de réserve devant ce mot et la réalité qu'il pouvait recouvrir dans
l'esprit de ceux qui l'utilisaient... Un jour qu'il avait médité sur ce sujet, en
contemplant le Crucifié, il avait écrit avec force:
"Jésus ne pouvait souhaiter la trahison de Judas.
N'est-ce pas trop cher payer ce qu'en appelle volontiers la gloire du martyre que de la
devoir au geste meurtrier d'un frère en humanité?"
Et, dans le testament laissé à sa mère et aux membres de sa
famille, il avait écrit avec autant de netteté:
"Je ne saurais souhaiter une telle mort. ll me paraît
important de le professer. Je ne vois pas, en effet, comment je pourrais me réjouir que
ce peuple que j'aime soit indistinctement accusé de mon meurtre. C'est trop cher payé ce
qu'en appellera, peut-être, la grâce du martyre que de la devoir à un Algérien, quel
qu'il soit, surtout s'il dit agir en fidélité à ce qu'il croit être l'islam."
Ce que voulait Dom Christian, c'était que sa vie fût donnée
totalement, comme le Christ... Ce qu'il voulait, c'était d'aimer jusqu'au bout, comme le
Christ... C'est dans le Christ qu'il a pardonné d'avance à "l'ami de la dernière
heure", au meurtrier qui n'aura pas su ce qu'il faisait...
C'est dans le Christ qu'il est devenu martyr!
Tout cela semble s'être vécu bien loin de nous... Mais de fait,
tout cela se vit bien près de nous... "Restons bien unis dans la communion des
saints, quoi qu'il arrive", m'avait écrit Dom Christian le 30 octobre 1994. C'était
une demande et une promesse... Ce mystère de la communion des saints a toujours nourri ma
joie et mon espérance, mais il les nourrit encore plus depuis que mon frère Christian,
illuminé de la gloire du Christ et investi par le Don de l'Esprit, plonge son regard dans
celui du Père "pour contempler avec Lui ses enfants de l'Islam", eux aussi
illuminés de la gloire du Christ et investis par le Don de l'Esprit!... Ses frères...
Mes frères... Nos frères!